Le rapport Wasmer sur la situation économique de la Nouvelle-Calédonie


05-10-2012
Par Admin Admin

Et si la prospérité n’était pas éternelle ? Voilà le titre du rapport. Il sort des discours ressassés sur la croissance calédonienne et est en lui-même tout un programme. Etienne Wasmer est professeur d’économie à Sciences Po, polytechnicien, prix du meilleur jeune économiste de France en 2004, codirecteur du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP). Il est un des spécialistes français des effets pervers des législations protectrices. Il a été choisi par Roch Wamytan, alors président du Congrès, pour faire un rapport objectif et extérieur sur la vie chère et l’économie calédonienne dans le prolongement des travaux de la commission «spéciale vie chère» auprès du Congrès de Nouvelle-Calédonie qui a traité des thèmes de la modernisation de l’économie, l’amélioration du pouvoir d’achat et la maitrise et la transparence des prix. Les accords économiques et sociaux ont été signés le 12 juin 2012, sous la présidence de Roch Wamytan, président du Congrès, président de la commission (voir sur ce site, « les accords vie chère »).  Le rapport a été remis au Congrès le 22 août 2012 dans sa forme provisoire. Le voilà dans sa forme définitive.

Une économie en surchauffe

L’antienne est connue. L’économie calédonienne boome. La croissance a été forte ; le PIB a doublé entre 1998 et 2009 (de 381 Mds de FCFP à 752 Mds de FCFP). Mais cette croissance est à relativiser. La Guyane ou la Réunion font mieux certaines années et la croissance est aussi très forte aux Antilles. Or, on s’accorde à dire que les DOM-TOM se portent mal. La thèse centrale du rapport est que l’économie calédonienne a connu une croissance artificielle, tirée par des moteurs externes : prix du nickel et usines, défiscalisation et immobilier, dépenses publiques et endettement. C’était une surchauffe et pas une vitesse de croisière. Cette croissance est déséquilibrée, alimentée par le boom du nickel et portée par la consommation des ménages, les importations et heureusement aussi les investissements, en raison de la construction des usines. Les prix élevés à la consommation semblent fortement corrélés à la situation minière. Il reviendra toutefois aux économistes de mesurer si le rapport ne tombe pas dans le stéréotype sur la malédiction minière. Les transferts publics de la France, basés sur l’endettement croissant de la Métropole, expliquent aussi, et surtout ailleurs qu’en Nouvelle-Calédonie, une forte part de la croissance.

 

Les déséquilibres

Cette situation est source de déséquilibres. Trois facteurs sont en cause : la balance commerciale, la balance des capitaux et le système fiscal, en particulier la défiscalisation.  La balance commerciale est structurellement déficitaire, alors que le régime de change fixe empêche toute dévaluation. Pour équilibrer la balance des paiements, déficitaire à cause de la balance commerciale, il faut des entrées de capitaux. On retrouve alors les salaires indexés des fonctionnaires qui alimentent le niveau élevé des prix et la défiscalisation qui insuffle artificiellement des capitaux et provoque la hausse des prix. Ce triple mécanisme est connu, sans jamais être remis en cause. Ses conséquences sont moins comprises.

La baisse de la productivité et le dutch disease (le syndrome hollandais)

Les effets combinés ont pour conséquence le développement du secteur de la ressource naturelle et des secteurs non exposés à la concurrence (bâtiment et secteur public) aux dépens du secteur productif et agricole, dont la productivité se détériore. S’ajoutent les politiques publiques. Structurelles avec le protectionnisme qui contribue largement aux prix élevés ; l’analyse est connue et répétée ici. Et conjoncturelles ces dernières années. Au lieu d’être prudents, les élus ont dépensé sans compter. On a recruté des fonctionnaires, dépensé sans limite, augmenté les salaires sans souci de productivité, laissé filer la hausse des prix, bref dégradé « volontairement » la compétitivité de l’économie. Revenir à l’équilibre n’est pas facile, car il y a un effet cliquet : quand la croissance ralentit, les prix ne baissent pas ! Ces rigidités contribuent à accentuer le déficit local de compétitivité. Tout le monde a voulu consommer (bateaux, voitures, voyages, maisons, etc.) avec des revenus non durables ! La conclusion est terrible : la croissance a affaibli la compétitivité calédonienne. Un scénario à l’espagnole, disait le powerpoint présenté aux élus du Congrès.

Un chômage et des inégalités élevés

Le rapport a le mérite de tordre le cou au mythe de l’Eldorado calédonien, où le chômage est faible. Le chiffre de 6% de chômeurs est tout simplement faux. Il repose simplement sur les demandes d’emploi déclarées à l’Institut pour le Développement des Compétences (IDC). Le chiffre réel des sans emploi, alimenté par les déclarations des populations au moment du recensement, est de 14 %. Plus du double, avec un gros problème de qualification. Les déséquilibres sectoriels sont patents. Le secteur de la construction est hypertrophié par rapport à la population (13,34% de l’emploi contre 6,92% en Métropole) et le secteur de l’industrie est encore plus faible que celui de la Métropole, qui ne se porte pourtant pas bien et dont c’est précisément le point faible ! (11,56% en Calédonie contre 14,08% en Métropole). La première industrie calédonienne reste le « secteur non marchand » avec 29 % de l’emploi… Pas de quoi se vanter ! L’indexation aggrave les déséquilibres public/privé, au détriment du secteur privé, et l’indice de Gini montre l’ampleur des inégalités de revenus. Plus l’indice se rapproche de zéro, moins il y a d’inégalités. Il est de 0,32 pour la France et de 0,42 pour la Nouvelle-Calédonie (plus encore qu’en Polynésie). Le taux de pauvreté est de 17% ici contre 7,5% en France et le rapport interdéciles entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres est de 3,4 en France contre 7,9 en Nouvelle-Calédonie. Il va falloir faire sérieusement une réforme fiscale. Pour lutter contre la vie chère, Etienne Wasmer pense qu’il faut baisser d’abord les taxes. Mais comme elles alimentent le budget, il va falloir combler le trou avec une hausse des impôts directs sur les riches. C’est bien ce que voulait l’intersyndicale vie chère…  Il va falloir aussi (beaucoup) plus de concurrence. Il va falloir baisser les protections de marché pour encourager des efforts de productivité des entreprises et s’ouvrir à l’export, car le marché local est trop petit. Les 20 propositions du rapport sont toutes intéressantes et concrètes (p. 113 et suivantes du rapport).

Lutter contre la surchauffe

Pour éviter de consommer les revenus du nickel, basés sur une ressource non renouvelable, il conviendrait de créer une taxe à l’extraction et de l’affecter dans un fonds souverain et de n’en dépenser que les intérêts. Cela régulerait l’économie et protégerait les générations futures. Cette idée est défendue par l’université (voir sur ce site, les Cahiers du LARJE, « nickel et solidarité intergénérationnelle »).

Un pacte de compétitivité

S’agissant de la protection douanière, le rapport préconise un meilleur ciblage avec des contreparties discutées avec les entreprises. Il rejoint aussi les propositions de l’Autorité de la Concurrence sur la lutte contre les concentrations (voir ce site). En matière des rémunérations, il suggère d’augmenter le SMG en fonction des gains de productivité. Pour éviter que les salaires du public ne tirent trop vers le haut les salaires du privé, alors que les entreprises, pas assez compétitives, ne peuvent pas suivre, il propose de geler les salaires du public entre 8 ans (si on bloque tout) à 20 ans si on ne revalorise que du montant de l’inflation, pour arriver à la parité moyenne des rémunérations. Cette convergence très progressive, d’ailleurs proposée par le président du Congrès Roch Wamytan à la commission vie chère, est aussitôt affublée publiquement du vocable « désindexation » et combattue…

Un pacte fiscal

Le rapport Wasmer se rallie aux suggestions de Jean-Pierre Lieb, inspecteur général des finances, chef du service juridique de la fiscalité à Bercy, qui a été missionné dans le cadre de la commission spéciale du Congrès sur la fiscalité, animée par Caroline Machoro. On rappellera que cette réforme indispensable paraît aujourd’hui abandonnée par le gouvernement… Il s’agit de passer à la TGA (Taxe générale sur les Activités), de créer un impôt du pays de type CSG (Cotisation Sociale Généralisée), d’intégrer tous les revenus, y compris les dividendes et plus-values dans l’IRPP au barème (Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques), ce qui serait une vraie révolution. Il propose aussi de mettre en place un complément salarial pour les travailleurs précaires qui les encourage à travailler, ce qui est très différent d’un revenu minimum. Il propose aussi d’affecter les ressources du fonds pour les générations futures à la formation et particulièrement à l’université et aux étudiants.

La justice sociale ou le chaos

Si on ne réforme pas, et que le chômage explose, la société calédonienne aura « mal à son destin commun ». Comme disait sans détour Jacques Lafleur, en Calédonie, toute crise économique devient une crise sociale qui devient une crise ethnique qui devient une crise politique…

Le rapport Wasmer peut être téléchargé ici : Rapport_Wasmer_Version_version_finale_27-8-2012.pdf

Mathias Chauchat, professeur à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, agrégé de droit public